Mini Radford et Wood & Pickett : quand Londres transformait la Mini en Rolls de poche

Il y a des voitures qu’on achète pour aller d’un point à un autre, et il y a celles que l’on commande comme on commanderait un costume. Dans le Londres du début des années 1960, la Mini d’Alec Issigonis appartient encore clairement à la première famille : courte, simple, pensée pour le plus grand nombre. Puis Peter Sellers pousse la porte d’H.R. Owen, et tout bascule. En quelques mois, deux ateliers londoniens, Harold Radford d’un côté, Wood & Pickett de l’autre vont transformer cette citadine en objet de désir, presque en mini Rolls-Royce. The Beatles, Mick Jagger, Twiggy, Elton John et bien d’autres vont s’y reconnaître.

Qu’est-ce qu’une Mini Radford ou une Mini Wood & Pickett ?

Une Mini Radford ou Wood & Pickett n’est pas une série limitée sortie de Longbridge. C’est une Mini de série, le plus souvent une Cooper ou une Cooper S, que l’on confie à un carrossier pour qu’il la rende plus confortable, plus personnelle, plus ostensible aussi. On change les sièges, la planche de bord, parfois les phares, parfois la ligne même de la caisse. Le capot reste étroit. Le prix, lui, ne l’est plus du tout !

Chez Radford, cette voiture s’appelle Mini de Ville. Elle se décline en Grande Luxe, Bel Air et De Luxe, puis en de Ville GT et en Mk III. Chez Wood & Pickett, elle prend le nom de Margrave. On y reconnaît souvent une planche de bord en noyer et cuir, des nudge bars à l’avant comme à l’arrière, et une caisse dont on a meulé les soudures apparentes pour lui donner un aspect plus lisse, plus « coachbuilt ». Les deux maisons puisent dans le même imaginaire : cuir Connolly, bois précieux, vitres électriques, toit ouvrant, phares Riley ou Bentley.

Comment Peter Sellers a ouvert la voie

L’histoire commence chez un acteur qui, déjà, ne supporte pas tout à fait l’idée d’une voiture « comme les autres ». Fin 1962, au plus tard au début de 1963, Peter Sellers (La Panthère Rose) s’adresse à H.R. Owen. Il vient de prendre livraison d’une Mini Cooper et il voudrait qu’on la transforme. Le concessionnaire envoie la voiture chez Hooper Motor Services, l’ancienne maison qui habillait autrefois les Rolls-Royce. Le travail est livré au début de 1963 : sellerie cuir, vitres électriques avec custodes, toit ouvrant, chauffage plus généreux, ailes redessinées pour recevoir des phares Bentley.

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Le chiffre reste le plus parlant. Une Cooper neuve coûte alors 679 livres. La facture Hooper s’élève à environ 2 600 livres. Sellers n’achète pas une autre voiture. Il achète le droit de rester en Mini dans un Londres déjà saturé, tout en retrouvant, à bord, un peu du confort de ses berlines. Une fois la voiture vue dans les rues, le reste du West End comprend très vite l’idée.

Harold Radford et la Mini de Ville

Guy Harold Radford n’est pas un préparateur de Mini. C’est un marchand de Rolls-Royce et de Bentley, installé à South Kensington, qui après-guerre crée Harold Radford (Coachbuilders) Ltd et se fait un nom avec le Bentley « Countryman », d’abord un break à bois, puis une berline à hayon discret. En 1963, l’atelier occupe King Street, à Hammersmith. Harold s’éloigne peu à peu de la conception quotidienne. C’est Graham Arnold, passé par Lotus, qui pousse l’idée d’une « Millionaire’s Mini » : offrir aux propriétaires de Phantom un second véhicule qui leur ressemble.

En avril 1963, Radford annonce trois niveaux de Mini de Ville. La Grande Luxe reprend à peu près tout le catalogue, sur base Cooper. La Bel Air en retire une partie. La De Luxe se concentre sur l’habitacle et laisse l’extérieur assez proche d’une Mini d’usine. On retrouve souvent une planche de bord en bois, du cuir, des vitres électriques, une calandre Benelite avec antibrouillards, parfois des feux empruntés à une Aston Martin ou à une Volkswagen. Speedwell, puis Downton, proposent de retravailler le moteur : le luxe pèse, et une 850 cm³ trop chargée perd vite ce qui faisait le charme de la voiture.

En octobre 1965, Radford présente la de Ville GT. Le hayon change la silhouette et, déjà, un peu la rigidité de la caisse. Le marketing, lui, ne manque pas d’allant. Britt Ekland, alors l’épouse de Sellers, sort d’un immense gâteau au volant de sa Mini, dans le showroom de Hammersmith.

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La photographie fait le tour des journaux. En 1967, la Mk III se cale sur la Cooper S 1275, plus capable d’absorber le poids des équipements. Hagerty rappelle une chose utile : Harold Radford a surtout prêté son nom et son aura. Le travail de tous les jours se fait dans l’atelier, sous l’impulsion d’Arnold.

Wood & Pickett et la Margrave

Bill Wood et Les Pickett ont appris le métier chez Hooper. En 1947, ils partent et commencent dans le salon de Wood, avant de s’installer Abbey Road, à Park Royal, au milieu des carrossiers londoniens. Pendant longtemps, l’entreprise reste discrète. Elle ne devient vraiment Wood & Pickett Ltd, et visible du public, que dans les années 1960, lorsque Radford a déjà montré qu’il existait un marché.

En 1966, l’équilibre bascule. Wood & Pickett attire le directeur général de Radford, Len Minshull, et le responsable marketing Eddie Collins, ainsi qu’une partie de la clientèle. Radford ralentit. Wood & Pickett accélère. L’année suivante, Harold Radford lui-même confie sa Triumph 1300 à… Wood & Pickett.

Quelles stars ont vraiment conduit ces Mini ?

Chez Radford, le dossier le plus solide reste celui des Beatles. George Harrison fait repeindre sa Cooper S (LGF 695D), d’abord noire métallisée, en rouge et or psychédélique pour Magical Mystery Tour. Ringo Starr (LLO 836D) demande que l’on retravaille le coffre pour y loger la batterie. Mike Nesmith, des Monkees, James Garner, Peter Sellers et Britt Ekland complètent ce premier cercle.

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Chez Wood & Pickett, on croise Mick Jagger et la Margrave OGO 668E, aperçue avec Marianne Faithfull le 1er juillet 1967 à Soho. Twiggy commande la sienne. Elton John aussi. Hayley Mills est parfois présentée comme la première cliente. John Paul, de la boutique I Was Lord Kitchener’s Valet, abandonne un Buick trop large pour Carnaby Street. Le prince Mohamed Bolkiah de Brunei récupère la sienne. Laurence Harvey en commande deux. Plus tard encore, Jeffrey Archer se fait préparer une Mini rouge sombre, et le prince héritier de Johor pousse l’exercice jusqu’au bout : télévision, karaoké, réfrigérateur, pour une facture évoquée autour de 50 000 livres dans les années 1990.

Attention toutefois. Steve McQueen a bien possédé une Cooper S Mk2 de 1967, d’abord verte à toit blanc, ensuite marron métallisé, avec une planche de bois et un antibrouillard. Ce n’est ni une Radford ni une Margrave sortie d’atelier. Quant à Enzo Ferrari et à ses Mini, Esprit Mini a déjà raconté cette histoire ailleurs.

Pourquoi ces Mini ont-elles autant compté à Londres ?

Le rapport de force se lit dans les factures. Une Cooper d’usine : 679 livres. La Hooper de Sellers : 2 600. Une Margrave de la toute fin des années 1980 peut dépasser 12 000 livres (14 000 €). Chez Archer, on a évoqué l’équivalent actuel d’environ 54 000 livres (63 000 €). La crise pétrolière de 1973 n’arrête pas Wood & Pickett. Elle lui amène même des clients qui quittent une grosse berline sans vouloir quitter le cuir.

Le reste appartient à la ville. Dans un Londres saturé, la Mini est l’une des rares voitures élégantes qui se garent encore. The Beatles ne l’achètent pas parce qu’ils sont pauvres. Ils l’achètent parce qu’elle est déjà la voiture de leur époque, et que Radford ou Wood & Pickett la rendent aussi personnelle qu’un costume taillé sur mesure.

Que valent ces voitures aujourd’hui ?

Les enchères des quinze dernières années dessinent une fourchette plus qu’un tarif. Une Margrave Clubman ou une Mini tardive bien documentée circule souvent entre 20 000 et 35 000 livres (Entre 25 et 40 000 euros). La Cooper S Mk2 YYU 292H a visé, selon les catalogues Barons ou H&H, des estimations allant de 27 500 à 50 000 livres. La Margrave de 1990 est partie à 28 750 livres. Une Radford des Beatles, si l’historique tient, sort de cette échelle. On n’y achète plus seulement une Mini, on y achète un morceau de Swinging London.

Le marché, en revanche, n’aime pas le flou. Une Mini « dans le goût Wood & Pickett » sans papier d’atelier reste une Mini customisée. Une Margrave dont on peut nommer les propriétaires se vend comme un objet. La différence se joue là, plus que dans le chromage des barres…


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